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Langue de bois à l'usage des artistes.

Mis à jour : 29 nov. 2020


Il est souvent pénible d'entendre un artiste en interview. Le voilà obligé d'analyser son travail. Il doit alors montrer des dons d'historien, de sociologue, de psychologue, il doit se faire philosophe, scientifique, physicien, médium, chamane... alors qu'il n'est rien de tout ça.


Un certain vocabulaire formaté par les écoles d'Arts est incontournable pour entrer dans les bonnes grâces des acteurs de la culture (médias, administration, élites). Voici quelques

mots-clés pouvant s'adapter à toutes les disciplines. Ils pourront servir, non aux artistes déjà rompus à l'exercice médiatique, ni à ceux formatés par les écoles, mais à tous ceux qui, un peu paralysés par leur timidité et leur sincérité, leurs doutes, auraient besoin de s'abriter derrière des mots.


Concept :

Il s'agit d'un mot joker ! Car on peut y fourrer tout ce qu'on veut - tout étant conceptuel en Art depuis la nuit des temps. Concept permet de se donner un air intelligent, et de maintenir un public peu enthousiaste, voire hostile dans un état de soumission, car il se croira trop bête pour comprendre.


Interroger :

On interroge beaucoup en art. On ne peint pas un portrait, on interroge notre rapport à l'altérité.


Questionner :

On questionne beaucoup en art. On ne peint pas un paysage, on questionne la dimension spatiale. On peut aussi convoquer la notion d'espace.


Convoquer :

L'artiste convoque beaucoup. C'est le signe qu'il s'implique dans son époque, et la somme de rendre des comptes. Par son œuvre, il va convoquer : l'Histoire, la notion d'Infini, la contemporanéité, l'humanité, la connaissance, le doute, l'animalité, la pandémie… Tout ce qui est de l'ordre du spirituel, du désincarné. On ne convoque pas la police, ou le supermarché du coin.


Dénoncer : Il faut dénoncer en Art. Même quand l'œuvre est un placement financier. L'Art doit être révolutionnaire pour entrer dans les salons et être reconnu par l'Institution.


Traduire :

Indique le rôle de passeur de l'artiste. On traduit une envie, une émotion, une idée, une indignation, une réalité… tout ce qui est spirituel ou désincarné. On ne traduit pas un arbre ou un tracteur.


Réinventer :

Ce mot témoigne du rôle novateur de l'Art. Dans son atelier, l'artiste casse les codes et réinvente le monde. Ou plutôt son rapport au monde. Ne pas dire "Je réinvente" mais "J'ai cherché à réinventer".


Témoigner :

L'artiste n'est pas là pour s'éclater et prendre son pied. Il est là pour témoigner - de son époque, d'un problème, d'une expérience, d'un vécu... de tout.


Espace :

Il faut jouer avec l'espace... le convoquer, le déstructurer, le recomposer, l'interroger… mais pas le réaménager, ça ferait "Maison France 5".


Temps (rapport au) :

Depuis qu'on sait la plasticité de l'espace-temps, et qu'on fait la différence entre temps long et temps court — Grataloup, l'initiateur de la formule aurait dû déposer un copyright — il est bon de s'interroger sur notre rapport au temps, long, court, ou ni long ni court.


Dévoilement :

L'artiste doit se faire un peu médium. Il doit voir des choses inaccessibles au commun des mortels, faire apparaître des chimères (qui parfois n'expriment rien du tout). Avec quelques mots bien choisis, il peut faire illusion. Tout est dans le pitch.


Multiculturel :

Ne dites jamais que vous voulez peindre votre région ! On vous traitera de régionaliste (régionaliste ≤ nationaliste ≥ protofaciste). On vous rétorquera, avec consternation, que l'Art se doit d'être Multiculturel et Universaliste. Et peu importe que les plus grands écrivains du monde aient atteint à l'universalisme en dépeignant leur village, leur cité, leur région.


Codes :

Mot joker ! À placer dans tout dossier de projet artistique et de demande de subventions. Mais attention, il faut les casser, les détourner, jouer avec, les convoquer pour les dénoncer, mais surtout pas les suivre.


Conscientisation :

L'Art doit jouer un rôle de guide. Un peu bête, le public n'aurait pas conscience des problèmes de son époque sans l'intervention de l'artiste.


Dire (le) Faire (le) Vivre (le) :

La substantivisation de certains verbes. Très bien vue dans les milieux de la culture. On peut dire "la complexité du voir" pour "la vision" mais pas le fumer, le pisser, le attendre…


Urinoir (Duchamp) :

Cette vieille scie du questionnement de l'œuvre d'Art est l'horizon indépassable pour nos prestataires de la culture. Beaucoup continuent de croire que cette démarche

iconoclaste et révolutionnaire en 1910, est toujours iconoclaste et révolutionnaire en 2020.


Déstructurer :

La guerre contre l'agencement, la composition, l'ordonnance, vilains mots pour un artiste d'aujourd'hui et pour un public d'élite. Renvoie également au "structuralisme", cher aux nostalgiques de la pensée française d'après guerre. Ce mot a l'avantage d'être incompréhensible pour tous. Et donc inattaquable.


Travail :

Le mot donne une caution de sérieux aux jeux artistiques.

Mais le salaire est maigre.


Interpeler :

L'artiste doit être un lanceur d'alerte. Il doit s'indigner et le crier. Son art doit interpeler le public dans le cadre de lieux d'exposition parfaitement adaptés à la guérilla des idées.

Et dans les rues, mais celles des capitales. Et dans les avenues, pas les ruelles.


Déconstruire :

Les prestataires de la culture, bénéficiant d'un salaire mensuel en CDI, de frais de déplacement, de frais de repas lors des déplacements, ou d'une cantine, d'une retraite, de congés payés, d'un treizième mois, de rémunérations d'heures sup, de points d'avancement, d'avantages au CNAS, etc. ont un tempérament assez révolutionnaire. Ils demandent aux artistes de casser les codes, de "déconstruire" le réel afin de stimuler leur vie cérébrale (qui en a besoin). L'artiste qui a réussi à gagner 500 € le mois précédent devra tenir le rôle de l'agitateur (d'idées).


Esthétique :

S'utilise dans le cadre de l'Histoire de l'Art (l'esthétique du haut moyen-âge) des Arts appliqués (esthétique de l'électroménager dans les années 60)... ou dans un sens détourné et métaphorique (esthétique du Tour de France, esthétique du gilet jaune). Ne jamais utiliser dans le sens de "beauté" — C'est esthétique !


Les mots interdits.


Talent :

Expression de droite. Car il implique la virtuosité, un don de la nature. Alors que tout le monde doit être créateur, et que toutes les créations se valent.

Talent ≥ élitisme ≥ eugénisme ≥ nazi.


Technique :

Expression de droite. Car il implique une notion d'excellence ≥ élitisme ≥ fascisme.


Beauté :

Notion puérile, acceptable dans la bouche d'un enfant (à condition qu'il puisse se justifier) "Pourquoi tu trouves ça beau ?" — "Qu'est-ce qui te fais dire que c'est beau ?"

Par contre, personne ne vous demandera de vous justifier s'il s'agit d'un coucher de soleil ou d'un paysage "Que c'est beau !"

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